Inquiétudes
Osmond quitta son laboratoire souterrain, sorte de bastion de solitude au sein même de la forteresse. Son ingéniosité l’avait amené à mettre au point un système d’aération complexe fait de poulies et de moulins, fixé sur le mur d’enceinte et alimenté par un petit fourneau. Étrangement, il faisait dans son laboratoire meilleur que dans tout le reste du château. Peut-être était-ce simplement car il s’y sentait chez lui. Remontant l’escalier en colimaçon, Osmond se sentait tracassé. Déjà deux semaines et l’on recensait chaque jour des centaines de nouveaux cas. Et en prime son impétueux et stupide frangin était aux abonnés absents. Comme toujours, cet idiot impétueux avait préféré sa petite chasse aux sorcières dans les montagnes de Malzerik, à la gestion du comté.
- "Père finira par me donner les rênes..." Songea-t-il pour lui-même. Osmond avait bien plus la tête sur les épaules que son frère aîné. Lui au moins, savait où étaient ses priorités...
Et pour l’heure... La priorité était de contenir ce fléau. Tout serait bientôt sous contrôle, il le savait. Bientôt la maladie atteindrait un pic.
L’ordre de quarantaine avait été transmis et appliqué, la frontière du comté était dorénavant fermée et la garde patrouillait en permanence. Il ne suffisait plus qu’à trouver d’où pouvait bien venir cette infection. Puis de trouver un remède...
- "Les rats ? Non... Tous les sujets étaient sains. Les oiseaux ? L’eau ? Du bétail malade ? Un empoisonnement ? " Continua-t-il en marchant d’un pas pesant.
Tant de possibilités et il était seul.
- "Harkon aurait pu diriger la garde et mener l’enquête pendant que j’aurais travaillé sur un remède..." Il n’avait même pas réalisé avoir parlé à voix haute.
Perdu dans ses ruminations scientifiques, Osmond marchait d’un pas traînant vers la salle principale. Le repas était prêt et son estomac le lui avait bruyamment rappelé tandis que ses narines lui disaient qu’il y aurait du sanglier au menu de ce soir.
Pourtant, personne n’était venu le chercher. Sans doute l’avait-on oublié une fois encore. Après tout, son laboratoire était éloigné et à l’écart du reste du château. Au fur et à mesure qu’il approchait, il entendit des voix. On discutait vigoureusement, très vigoureusement même.
Il entendit des noms qui lui étaient familiers. Le nom de son frère, bien entendu, mais aussi de ses filles, ses nièces et bien d’autres. Arrivé au seuil de la grande porte d’entrée, il fut interpellé par la scène qui se déroulait devant lui.
Son père était assis sur cette énorme et immonde chaise qui lui servait de trône, plus proche du tableau de chasse que du pose-séant d’un dirigeant. Enchâssé entre deux immenses rameaux de ce qui devait être l’ancêtre de tous les cervidés et, comme si cela n’avait pas déjà l’allure d’un trône macabre, deux défenses gigantesques appartenant à un animal inconnu, une tête de loup aux orbites vides surplombait la salle. Le patriarche des Von Crimson, Alixander, arborait une mine crispée et son visage était si rougeâtre que l’on pouvait apercevoir les grosses veines de ses tempes, gonflées, typique de ses accès de colère qu’il tentait pourtant vainement de contrôler.
Sa longue chevelure était grisonnante et nouée en une queue de cheval tandis que sa barbe était impeccablement taillée en un bouc pointu qui rehaussait la noblesse de ses traits. Ses intenses yeux noirs étaient telles deux billes d’obsidiennes qui fixaient le centre de la pièce avec insistance.
A priori, la situation n’avait pas l’air de lui plaire.
À ses côtés, sur une chaise bien plus humble, se tenait une femme qui incarnait l’opposé de son mari. Calme, souriante et digne, elle arborait pourtant une mine préoccupée et ne cessait de jeter des regards en coin à son mari, les mains tendues devant elle en signe d’apaisement. Une cohorte de nobliaux vivant au crochet de sa glorieuse famille ainsi que son oncle Lahir étaient présents et semblaient hors d’eux. Une douzaine d’âmes vociféraient autour du comte.
On hurlait tellement autour de cette table qu’il était quasiment impossible de comprendre quoi que ce soit.
- "Nous devons rappeler tout le monde immédiatement !" brayait Lahir.
- "Envoyons une missive au roi sur le champ !" scandait l’un.
- "Il nous faut toute l’aide disponible, sollicitons nos voisins !" criait un autre.
Apparemment, le comte refusait d’appeler sa famille à l’aide. Sa famille... ou plutôt son fils aîné.
Osmond se dirigea vers la table et s’apprêtait à saisir une chaise quand sa mère prit la parole.
- "Allons, calmez-vous, mes seigneurs. Nous répondrons à l’appel de notre seigneur Deremis après avoir réglé cette situation". Sa voix était d’une douceur au diapason de ses origines de la haute cour.
Osmond, qui n’avait rien dit jusque là, s’assit et prit un cuissot de sanglier. Puis, alors que le silence était soudain retombé, il dit :
- "Père a raison. Nous n’avons pas besoin d’Harkon. Cette crise, nous sommes assez forts pour la gérer sans lui. Je trouverai un remède, comme je l’ai appris à l’académie de Deremis. J’en suis capable."
Puis, alors qu’il était sur le point d’engouffrer sa part de la bête, il se stoppa net. Alixander se mit à tousser avec violence, crachant du sang sans discontinuer.
Tous firent un pas en arrière, regardant la scène avec horreur.
- "Par tous les dieux ! Pas toi, mon amour ! Je vais envoyer cette lettre moi-même, cela ne peut plus durer !" Le ton était soudain devenu anxieux, et elle se pencha sur son mari qui ne cessait de tousser.
Les convives partirent en trombe, manquant de renverser les chaises et les couverts tandis que Lahir regardait son frère tenter de reprendre son souffle, sans savoir que faire.
Osmond reposa lentement son cuissot, remarquant de minuscules taches de sang qui en parsemaient désormais la surface pourtant si alléchante.
La situation était en effet préoccupante...
