La traque
Le soleil se lève lentement à l’est et baigne les plaines qui s’étendent face à moi d’une lueur mordorée. Ses minces rayons commencent à baigner mon armure d’une chaleur qui dissipe un peu l’engourdissement de mes muscles, dû à l’effort autant qu’au froid de la nuit.
Je serre quelques instants le bijou de cuivre représentant un lion accroché à mon écharpe et pose un regard triste dessus.
Aucune larme ne vient tacher de son sel le colifichet, cela fait longtemps qu’elles ont été entièrement séchées, comme le sang qui a formé la rouille sur mon plastron autrefois immaculé.
J’étais en quête.
En quête de vengeance ? En quête de réponse ? En quête de suicide ?
J’étais incapable de le savoir moi-même.
J’étais triste, j’étais en colère, j’étais fou.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti d’émotion comme cela. Je ne crois d’ailleurs pas en avoir ressenti autant au cours de mes siècles passés en Azelwen qu’au cours des quelques semaines de guerre sur le duché de Malzerik.
Je n’ai pas été le seul Azehil dans ce cas. J’ai vu tant de membres de ma race, d’habitude si calmes, logiques et modérés, céder aisément à leur tumulte interne depuis que nous avons posé le pied sur ces terres.
J’attribue cela à la mort car nous n’avions plus l’habitude de la voir en face.
Il s’agissait d’un tabou en nos contrées et nous avons tous vu des dizaines des nôtres mourir. Nous, les immortels, sommes venus ici pour mourir.
Il y a de quoi devenir fou. Surtout quand les morts le sont par votre faute. Surtout quand il s’agit des gens qui vous ont confié leur vie.
Je reprends ma marche. Discrètement.
J’ai déchiré bien des pans de ma cape pour les insérer entre les articulations de mon armure pour l’empêcher de cogner contre elle-même, et ma jupe d’arme, autrefois rouge vif, est désormais de la couleur de la boue qui l’enduit.
Huit mois désormais que dure ma traque, car la distance est longue et les raisons d’avancer lentement et prudemment sont légion.
En effet, plus j’avance et plus nombreuses se font les patrouilles de morts-vivants et de malfrats sur ces terres maudites. Les dangers se multiplient et mon entraînement militaire ne suffit pas toujours à éviter les embuscades.
Mais je n’ai pas été nommé capitaine des forces Azehils par la Générale Aerys Brûlaube juste pour mon armure scintillante et je l’ai fait comprendre, à grand renfort de rapière à tous ceux qui ont voulu m’empêcher de continuer ma traque.
Car oui, je suis en traque, d’une autre Brûlaube par ailleurs, la sœur même de celle que je viens de citer. Etherys Brûlaube, sa sœur, l’Archimage venue soutenir nos forces avancées.
Je vous ai parlé des Azehils qui ont cédé à leurs passions ? Elle en fut le meilleur exemple.
Elle a vu périr son mari, Eren Chasseruine. Elle l’a vu se faire passer une dague sous la gorge, devant ses propres yeux, par un assassin humain. Un étrange cultiste originaire de ces terres maudites.
Elle est entrée dans la plus formidable des détresses. Par son autorité, elle a vidé les deux tiers du camp afin de l’aider à accomplir un rituel près du lac non loin de notre camp. Là, au moyen d’une magie inédite et d’un étrange cristal rouge aspirant le sang découvert plus tôt, elle a accompli l’impossible et ramené à la vie son bien-aimé.
Mais elle a dans le même temps mis en danger toute l’opération militaire et ceux qui ne l’avaient pas suivie ont failli être décimés par une attaque ennemie qui en a profité.
"Nécromancie !", s’étaient écriés les uns. "Trahison !", hurlaient les autres.
Alors qu’elle venait d’accomplir un miracle, l’intégralité du camp voulait sa tête. Et tandis que je gardais la tente où elle et son premier apprenti, ainsi que le premier de mes fidèles lieutenants, se reposaient de leurs efforts arcaniques intenses, tous les dignitaires du camp étaient venus me voir pour demander sa tête. Quant à moi, mon esprit avait vu trop de morts en un laps de temps trop court pour ignorer l’attrait de la résurrection.
J’ai voulu la sauver. J’ai organisé un procès, qui n’avait d’autre but que de lui permettre d’en réchapper avec sa vie et sa légitimité et je lui ai accordé mon entière confiance.
Nous avons été attaqués durant le procès et je l’ai libérée de ses chaînes, je lui ai donné le cristal de sang et elle en a profité pour s’enfuir, nous abandonnant à notre sort plutôt que de lutter avec nous.
Alors je la traque, il en va de mon honneur, de l’honneur de l’Azelwen et de bien plus que ça.
La nature autour de moi semble corrompue et je commence à percevoir au loin l’odeur iodée de l’océan, même si je suis encore bien trop loin pour le voir.
C’est Eren Chasseruine, son propre mari ressuscité qui m’avait mis sur la bonne piste.
Et je me suis assez rapproché pour pouvoir la suivre, elle et ceux qui l’accompagnent.
Cela fait plusieurs jours que je n’ai pas dormi, mais qu’importe, car aujourd’hui je la rattrape.
Cette simple pensée donne une vigueur nouvelle à mes jambes. Ma main vient machinalement ressaisir mon bijou en forme de lion.
Il y a à peine quelques jours il représentait ma fierté, mon honneur, ma place, mon rang de chevalier. Chevalier ? Le suis-je encore désormais ?
Est-on encore un chevalier quand la dame à laquelle on a juré allégeance voilà plusieurs siècles gît la gorge tranchée, aux côtés du corps tout aussi froid de mon premier lieutenant ?
Est-on encore un chevalier quand sa deuxième lieutenante a trahi son serment et est, de chagrin, partie chercher la mort en chargeant les rangs des humains sans chercher à en revenir ?
Est-on encore un Capitaine quand on a abandonné ses hommes après une humiliante défaite pour chercher, je ne sais quoi encore ?
Mais j’aurais le temps plus tard pour ces questionnements.
Car là au loin dans la plaine, en mouvement, j’aperçois la longue chevelure rousse de ma proie.
Enfin elle est en vue.
En tête me reviennent subitement ses avertissements sur le retour des anciens dieux et mon regard se détourne de ma cible pour se porter sur l’immense monolithe rouge qui perce l’horizon.
Je suis presque sûr que cette structure aurait dû figurer sur nos cartes, mais aucune mention n’en est faite. Un sentiment d’appel en émerge chaque fois que je pose les yeux dessus, mais j’essaye de l’ignorer.
Il doit s’agir de tours joués par mon esprit fatigué.
Je concentre mes efforts sur mon déplacement à la fois rapide et silencieux car aujourd’hui, j’atteins mon objectif.
En mon esprit, je sais que cela marque un tournant.
En mon cœur, je sais qu’il s’agit du dernier jour de ma vie.
La guerre a consommé l’entièreté de l’autrefois fière famille Roncelionne.
Seule survit désormais une dernière épine noire.
