Le poids du devoir
L’audience avait finalement lieu. Il l’avait tant redoutée et à juste titre.
Harkon était tendu et éreinté. Pire, il était terrifié.
Chasser les horreurs qui hantaient les recoins les plus sombres du royaume n’avait guère plus de secret pour lui depuis des années. Mais ce qui allait se dérouler en cet instant était d’une toute autre nature et y faire face était inhabituel pour lui.
La salle était vaste et chaudement éclairée par des torches murales et un feu dans l’âtre. Ce dernier projetait des ombres dansantes sur les murs, sur lesquels des tapisseries contaient les épopées d’antiques et glorieux héros.
On pouvait y voir de formidables charges de cavalerie, des portraits de héros bénis des dieux ou encore de magnifiques scènes illustrant les rois de la lignée Deremis défilant à la tête de leurs vastes armées.
Des noms et des emblèmes figuraient aux côtés de ces héros mythiques et Harkon aurait voulu prendre le temps de toutes les étudier pour voir si le nom d’un de ses ancêtres figurait sur une de ces tapisseries ou si seulement l’emblème archaïque de leur famille figurait aux côtés d’un seul de ces personnages légendaires. Mais son chemin vers le trône de l’actuel roi Deremis s’arrêta bien trop tôt à son goût et l’interrompit dans ses rêveries, lui faisant réaliser qu’il se trouvait désormais devant son souverain.
Le roi, Inlas Deremis, était flanqué d’un homme massif aux traits qu’Harkon reconnaîtrait entre mille. Horace Rocwyn, le capitaine de la garde royale, prétendument à moitié Nordien, mais assurément l’un des meilleurs bretteurs de tout le royaume.
Harkon sentait son cœur se mettre à battre à tout rompre. Malgré la fatigue éreintante qu’il avait accumulée, il trouva la force de soutenir le regard du roi. Ses traits nobles et dignes étaient troublés par une certaine agitation et la colère grondait en lui.
Harkon savait pourquoi. Les Von Crimson s’étaient distingués par leur absence ces derniers mois.
Bien que probablement tout le royaume fût mis au courant de la situation désastreuse du Val d’Artoisie, il n’en restait pas moins qu’un comte avait des devoirs.
Pourtant dès l’instant où Harkon s’agenouilla devant son suzerain, les traits de ce dernier s’adoucirent et la tempête qui habitait ses traits laissa place à une profonde tristesse. Si Harkon avait fait le déplacement pour venir voir le roi Deremis en personne, cela ne voulait dire qu’une seule chose.
- “Ainsi donc, votre père nous a quitté”.
La voix du roi était grave mais l’on pouvait cependant y sentir le tremblement tout juste perceptible de l’émotion. Il marqua un temps, semblant se replonger dans ses souvenirs, avant de reprendre.
- “Alixander, contrairement à nombre de ses homologues, était un homme droit, bon et juste. Je suis profondément attristé d’apprendre son décès. Il semblerait que nous ayons sous-estimé les conséquences de cette maladie... Toutes mes condoléances, jeune Comte.”
Ce soudain rapprochement impromptu fit fondre quelque chose au fond du cœur d’Harkon. Et l’émotion lui remonta dans la gorge.
- “Mon père aurait apprécié entendre ces mots, votre majesté. Mais oui, nous avons payé très cher le prix de notre indulgence. Ce...fléau... nous a coûté quasiment tout ce que nous avions...”
Harkon marqua une pause, semblant vouloir interpréter la mine soudainement renfrognée du roi, mais avant de pouvoir reprendre, ce dernier l’interrompit.
- “L’épidémie est-elle contenue ?”
Son ton était devenu dur, froid et son regard posé sur Harkon se faisait de plus en plus insistant, comme s’il essayait de rentrer dans la tête du jeune comte pour en extraire lui-même les informations qu’il recherchait. Harkon se demanda s’il savait ce qu’il avait dû faire pour parvenir à “contenir” cette épidémie.
Il détourna le regard, se rappelant soudain les horreurs qu’il avait dû provoquer pour sauver son comté. “Oui, mon seigneur, plus que contenue, je l’ai éradiquée. J’ai personnellement guidé les...”
Deremis l’interrompit à nouveau sur un ton dur et ferme, bien que dénué d’une quelconque méchanceté.
- “Je me fiche de savoir comment. C’est votre fardeau et j’ai les miens. Dites-moi seulement quels étaient les symptômes.”
Harkon se retrouva soudain projeté dans cette chambre, face au corps inerte d’une femme, ravagée par la maladie. Il peinait à reconnaître la mère aimante qui l’avait mis au monde et élevé. Morte seulement quelques jours après que son mari fut lui aussi terrassé par ce mal. La douleur et les symptômes l’avaient défigurée, au-delà du raisonnable, traduisant l’agonie qu’elle avait dû ressentir avant de succomber.
- “D’abord une toux très grasse, jusqu’à en cracher du sang. Le teint devient livide puis verdâtre, ensuite arrivent les plaies, béantes qui suintent un pus nauséabond. Le sang noirci devient poisseux et peu avant la mort, des bubons se forment sur tout le corps, en déformant l’aspect au-delà du reconnaissable. Puis, lorsqu’ils éclatent, la septicémie et la folie vous emportent en quelques heures.”
Harkon avait déblatéré tout cela d’une traite, sans respirer, se rappelant tantôt les victimes, tantôt les travaux de son frère Osmond, qui avait lamentablement échoué à endiguer la propagation. Pouvait-il lui en vouloir, alors que lui-même avait été absent au moment où sa famille avait eu le plus besoin de lui ?
Un silence glaçant venait de tomber sur leur discussion. Même le capitaine de la garde, dans son armure complète, ne bougeait pas d’un cil. Cette première rencontre se trouvait placée sous le signe de l’horreur et Harkon espérait au fond que le roi lui accorde un répit considérable afin de laisser à son peuple le temps de se remettre.
Le regard du roi Deremis était dur et calculateur.
“Tout cela, vous auriez pu me le faire savoir par un émissaire. Au lieu de cela, vous avez fait le déplacement jusqu’ici. Des semaines après que les autres comtes, ducs et sujets m’ont rallié... Espérez-vous donc que je fasse preuve de pitié ? Pensez-vous être le seul à souffrir de telles catastrophes ? Pensez-vous que je doive faire passer vos préoccupations personnelles avant tout le royaume ?”
Sa voix, d’abord profonde, était devenue de plus en plus autoritaire au fur et à mesure qu’il accusait Harkon.
- "Je n’ai pas envoyé mon armée réparer cet affront par sympathie pour votre père et parce que celle-ci était requise pour protéger les frontières du royaume."
Harkon acquiesça sobrement et, éreinté par ces derniers mois, il se contenta de répondre.
- “Quoi que vous me demandiez, majesté, je le ferai."
Le ton du roi Deremis s’adoucit lorsqu’il répondit.
- "Vous avez bien agi, jeune comte. Vous avez fait ce que vous pensiez être juste et avez ainsi évité la propagation d’une maladie au sein du royaume au prix d’actes qui pèseront sur votre conscience et hanteront vos nuits jusqu’à votre mort. Je respecte cela. Néanmoins, je ne puis vous accorder de privilège, au risque de donner l’impression aux autres provinces que vous avez le droit à un traitement de faveur ce qui ne ferait que menacer la stabilité du royaume dans son ensemble."
Deremis poussa un profond soupir avant de reprendre.
- "Le pouvoir est une ombre pesante et parfois vous devrez choisir entre deux sacrifices que vous n’êtes pas prêts à faire. Mais il faudra pour autant décider qui ou quoi sacrifier au risque de tout perdre."
Comprenant que l’audience touchait à sa fin, Harkon se releva et commença à repartir par où il était venu avant d’entendre le roi s’exprimer d’une voix inhabituelle.
- "Votre père nous manquera... Me manquera... J’avais plaisir à le compter parmi mes amis."
Tournant la tête brusquement, Harkon vit dans les paroles et sur le visage de son souverain que celui qui venait de s’exprimer n’était pas le roi, mais l’homme. Un homme sincèrement triste, qui parvenait, malgré la gravité, à conserver sa dignité, conscient de ses responsabilités.
Il avait obtenu bien plus que ce qu’il pensait, mais bien moins qu’il l’espérait.
La fierté de savoir qu’il avait eu raison et le soulagement de savoir que le roi comprenait les extrémités auxquelles il avait dû se résoudre étaient bien présents. Mais ce n’était ni la fierté, ni le soulagement qui nourrirait son peuple et permettrait de rebâtir son comté.
Une fois de plus, il devait faire face. Seul.
